XIII

Ses larmes à la gare de Genève, le soir du départ pour Marseille, lorsque la locomotive lançait son hystérie de folle désespérée, avec les bruits de fer et la vapeur qui s’échappait sous les essieux. A la portière du wagon, elle me considérait si tendrement, avec folie et malheur, sans plus se soucier d’être élégante et bien vêtue. Elle savait qu’elle allait me quitter pour un an et que ma vie était séparée de son humble vie par un abîme que je hais maintenant. Oh, la bénédiction en larmes d’elle à la portière, d’elle me regardant tellement, d’elle soudain si vieille, défaite et décoiffée et le chapeau mal mis et absurdement de travers, la bénédiction d’elle, exposée, déconfite, misérable, vaincue, paria, si dépendante et obscure, un peu folle de malheur, un peu imbécile de malheur. Finie, la merveille d’être ensemble, la pauvre fête de sa vie. Sa panique de malheur à la portière du train qui s’ébranlait, qui allait l’emporter vers sa vie de solitude, qui l’emportait, impuissante et condamnée, loin de son fils, tandis qu’elle me bénissait et pleurait et me balbutiait des remerciements. Étrange, je ne prenais pas assez ses larmes au sérieux. Étrange que je ne m’aperçoive que maintenant que ma mère était un être humain, un être autre que moi et avec de vraies souffrances. Peut-être allais-je le soir même vers mon amante.

Un fils m’a dit, et c’est lui qui parle maintenant. Moi aussi, m’a dit ce fils aux yeux cernés, j’ai perdu ma mère. Moi aussi, je vivais loin d’elle et elle venait me voir chaque année pour quelques semaines qui étaient aussi la pauvre féerie de sa vie. Moi aussi, dit ce fils, le soir même de son départ, au lieu de pleurer toute la nuit mon incomparable, j’allais, triste mais vite consolé, vers une comparable, une des exquises diablesses de ma vie et qui avait nom Diane, Diane religieuse d’amour. J’allais, sans presque plus penser à ma mère dont la tête dodelinait, abrutie de douleur, dans le train qui l’éloignait de moi et où elle ne pensait qu’à son fils, ce fils qui, en ce même moment, sans plus penser à sa mère, toute seule et petite dans son train, riait d’amour dans le taxi qui le rapprochait de Diane, pécheur plaisir de dire ce nom. Et je profitais de ce que le moteur du taxi faisait grand tapage pour chanter à tue-tête des chants d’amour, sans crainte des commentaires du chauffeur auquel j’allais donner tout à l’heure un étincelant pourboire, tant j’étais heureux de revoir enfin Diane.

Tandis que ma mère pleurait dans son train et se mouchait, me dit ce fils qui me déplaît, je regardais avec joie mon jeune visage dans la glace du taxi, ces lèvres que Diane allait si terriblement baiser dans quelques minutes, et je chantais, vibrant d’impatience, des chants écœurants de stupide passion et surtout le nom bien-aimé de la blonde démone qui avait nom Diane, Diane élancée et fervente et trop intelligente, vers qui le taxi à grande allure me conduisait, admirablement rasé, admirablement vêtu et tout désireux. Et c’était soudain la villa, où menait sa vie d’orpheline la plus belle et fastueuse des jeunes filles qui m’attendait sur le seuil et sous les roses, haute en sa blanche robe de toile sous laquelle était sa dure nudité à moi seul consacrée, Diane vive et ensoleillée et diablement jalouse, et poétesse quoique athlétique, et sensuelle quoique idéaliste, et chantant des cantiques le dimanche, Diane, nourrie de soleil et de fruits, et qui m’envoyait de ses voyages des télégrammes de cent mots d’amour, oui, toujours des télégrammes, afin que l’aimé sût tout de suite combien l’aimante aimée l’aimait sans cesse, Diane qui me téléphonait à trois ou quatre heures du matin pour me demander si je l’aimais toujours et pour m’annoncer « que je t’aime et je t’aime comme une imbécile et je me dégoute de t’aimer tellement, mon bien-aimé, et jamais paysanne roumaine aux longues tresses n’a regardé son homme avec autant de confiante adoration ».

Cette nuit du départ de ma mère, me dit ce fils, Diane me raccompagna chez moi et, dans l’appartement que ma mère avait béni avant de partir, j’osai dénuder Diane impatiente. Après l’ardeur, avec tant de baisers tatoués sur nos faces, nous nous endormîmes au fond du précipice de la joie et dans le lit odorant, et nous avions le même jeune sourire rassasié dans le sommeil, tandis que ma vieille mère me bénissait et se mouchait dans son train qui l’emportait loin de moi. O honte. Fils et filles, maudite engeance.

Ainsi m’a parlé ce fils. Comme lui, peut- être, le soir du départ de ma mère, le soir même où, debout et piteuse à la portière du wagon, elle m’avait remercié et béni de ses mains écartées en rayons, béni de toute sa face illuminée de lentes larmes, comme lui, peut- être, j’allais, quittant en hâte la gare, j’allais avec impatience, fils que j’étais, vers une amante adorante, odorante, tournoyante, virevoltante, une Atalante ensoleillée. O cruauté de jeunesse. Bien fait que je souffre maintenant. Ma souffrance est ma vengeance contre moi-même. Elle attendait tout de moi avec sa figure un peu grosse, toute aimante, si naïve et enfantine, ma vieille Maman. Et je lui ai si peu donné. Trop tard. Maintenant le train est parti pour toujours, pour le toujours. Défaite et décoiffée et bénissante, ma mère morte est toujours à la portière du train de la mort. Et moi je vais derrière le train qui va et je m’essouffle, tout pâle et transpirant et obséquieux, derrière le train qui va emportant ma mère morte et bénissante.